Nora Balile incarne une poésie résiliente, où la lumière devient à la fois guide et compagne de route. Dans cette interview, la poétesse belge d’origine marocaine se livre sur son parcours. Ses luttes intérieures, et son engagement envers l’émancipation des femmes. De son premier recueil ”Ventre étoilé”, qui explore la douleur et la résilience face à l’absence de maternité, à ses ateliers d’écriture en Belgique et au Maroc, elle se révèle une voix singulière, capable de transcender la souffrance personnelle pour en faire un outil de guérison collective. Son art est une quête ininterrompue de lumière, un phare dans l’obscurité des épreuves de la vie.
À travers ses mots, Nora Balile questionne les normes sociales. Défend l’autonomie des femmes et incite à la réappropriation de soi. Pour elle, la poésie n’est pas simplement une forme d’expression, mais un pouvoir de transformation. Envisageant le slam comme un moyen de révolte et de sororité, elle choisit de partager son expérience et ses savoirs avec d’autres femmes, partout où sa voix peut résonner. Voyageuse dans l’âme, sa poésie nomade se déploie bien au-delà des frontières, portée par l’espoir de libérer les voix silencieuses.
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Nora Balile : La Voyageuse
« Sur la route des campagnes
La lune rebondit sur les arbres
Les ombres dansent avec les astres
La besace sur mon cheval
Voyageuse à l’âme sauvage
Je retrousse ma fierté
Embellit la vanité
Illumine l’aube étoilée
Rallume la splendeur
Saisissante est sa grandeur »
La Voyageuse
À la plume nomade »
Nora Balile
Afro Slam : Ton prénom « Nora » signifie « lumière ». Quelle signification personnelle attribues-tu à ce mot et comment cette lumière éclaire-t- elle ton parcours artistique et humain ?
Nora Balile : Mon prénom vient du mot arabe « Nour » qui signifie « Lumière », ce mot représente pour moi le phare qui permet de guider mon chemin de Poétesse.
Cette lumière éclaire mes doutes, mes peurs, mes combats, mes aspirations, mes désirs et mes victoires …
Tout est matière à s’illuminer pour travailler sur soi et sur ce qu’on souhaiterait transmettre à travers son art.
Chaque fois que je tombe et que je me décourage car être artiste indépendante, c’est une route qui demande beaucoup de sacrifices, de temps et de travail intense ; je me souviens alors que la lumière est toujours là pour me relever et me faire avancer.
Mon parcours artistique devient une flamme à ne jamais éteindre, à raviver encore et toujours.
« La lumière s’endort doucement
Sur les épaules de l’aube
Dès les premières lueurs
Elle reprend son habit de fête
Rayonner ne la rendra que plus belle »
Nora Balile

Afro Slam : Tu as quitté l’enseignement à 40 ans, suite à un burnout pour te consacrer entièrement à l’art. Peux-tu nous raconter ce moment de bascule et ce qu’il a représenté dans ta vie ?
Nora Balile : Tout a basculé à mes 40 ans, j’ai enseigné les sciences humaines durant presque 18 ans me vouant corps et âme à ce métier qui est très prenant et stressant surtout pour les êtres sensibles accrochés aux étoiles, les pieds sur terre et la tête dans les nuages.
Je devais constamment me surpasser, m’adapter à un modèle trop étriqué pour mon âme d’Artiste. Le chemin fût quand même beau car j’ai beaucoup appris et j’ai rencontré et eût des liens magiques et magnifiques avec mes élèves.
Je ne jouais pas dans le bon film, comment pouvais-je apporter ma poésie intérieure autrement que d’enseigner des matières dans un cadre défini ?
Pendant toutes ces années en parallèle, je me suis formée à la déclamation, les arts de la parole et les arts de la scène, l’éloquence, le théâtre…
Et puis la maladie et le burnout m’ont mise chaos et à terre. Des années à me relever et à essayer de guérir… Heureusement l’Art a toujours été là !
Afro Slam : « Ventre étoilé » est un recueil poignant qui aborde un sujet profondément intime et universel, celui de la résilience face à l’absence de maternité biologique. Qu’est-ce qui t’a poussé à transformer cette expérience en poésie ?
Nora Balile : Ventre étoilé est mon premier recueil de poésie sortie en 2022, c’est mon premier bébé littéraire et je parle bien de maternité car j’ai vécu le processus d’écriture comme une véritable grossesse et cela m’a pris 9 mois pour le concrétiser.
Ce livre aborde un sujet comme vous le mentionnez universel, intime et qui parle de résilience.
Pendant longtemps, les étoiles ne se sont pas alignées pour que je devienne mère et avoir la chance de pouvoir enfanter et pourtant depuis mon plus jeune âge, je rêvais sans relâche d’avoir des enfants et une famille.
J’en ai pleuré des fleuves et des mers de larmes salées… Et puis le temps passe et on décide un jour de faire quelque chose de cette douleur qui persiste et qui m’empêche de me définir en tant que femme. J’ai donc pris la décision de transformer tous mes maux, mes silences en mots et en poésie !
Je voulais à travers mon histoire, aider d’autres femmes comme moi qui n’ont pas pu devenir mères mais aussi pour celles qui se sont senties en dehors de la norme, rejetées et mises au bord de la société.
Ce livre est un chant sacré pour redonner de l’espoir à toutes ces ‘’Elles’’ de continuer à se donner une légitimité.
« Nous avançons fières et dignes
Les accoucheuses de liberté
Non mères, nous sommes des îles sans racines inhabitées
Si semblables des autres femmes
Comme une vague maternante
Honorer ces soleils
S’éveiller à l’aurore
Une majestueuse présence »
Nora Balile

Afro Slam : Lors de ton atelier d’écriture à Rabat, tu as évoqué ce moment comme « Une madeleine de Proust ». Qu’as-tu ressenti en animant cet atelier dans ton pays d’origine, pour et avec des femmes marocaines ?
Nora Balile : Oui, j’aime beaucoup cette expression que j’affectionne particulièrement « La madeleine de Proust », j’ai ressenti beaucoup de bonheur, de pudeur et une étrangeté à me retrouver dans le pays de mes parents, de mes ancêtres…
Moi, fille d’immigrés venant de ma Belgique natale, être là au Maroc pour transmettre mes connaissances en tant que slameuse et art thérapeute. Je touchais un rêve, celui de partager ma poésie et de faire des ateliers d’écriture pour les femmes.
Tout cela a été rendu possible grâce à la très belle collaboration avec Slam Maroc. Cette expérience de voir ces jeunes filles écrire et raconter ce qui les traverse m’a touché et émue aux larmes, une joie immense m’a envahi durant ces moments de partage et d’échanges sur leurs récits et leurs écrits.
J’espère leur avoir apporté un brin de fantaisie et quelques graines de poésie pour faire fleurir leurs plumes.
Afro Slam : Tu parles souvent de la force des mots, de leur capacité à guérir et à transformer. Selon toi, qu’apporte la poésie que d’autres formes d’expressions ne permettent pas ?
Nora Balile : Pour moi, les mots ont un pouvoir, une force qui transforme profondément la conscience humaine, elle peut éveiller et élever l’esprit à une plus large perception de la pensée, de ce qui se passe à l’intérieur de nous et de ce qui se joue à l’extérieur de nous. Les mots guérissent …
Mais votre question est très intéressante car elle tente de savoir si la poésie apporte quelque chose d’autres que les formes d’expressions artistiques ne permettent pas.
Je dirais qu’elle n’apporte pas quelque chose de plus mais une différence subtile. La poésie joue et se fond dans les métaphores, ce qui nous donne accès à ce qui est invisible à nos yeux, à une conscience plus large qui ne nous est pas encore dévoilée et qui touche avec profondeur l’âme.
C’est un voyage intérieur qui nous embarque sans escales vers un lieu où le temps n’existe plus. Juste un horizon infini…
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Afro Slam : Ton engagement féministe transparaît dans tes ateliers d’écriture pour les femmes. Qu’est-ce que cet espace d’expression et de sororité t’apprend sur les vécus des femmes, qu’elles soient en Belgique ou ailleurs ?
Nora Balile : L’écriture est pour moi un engagement féministe. Surtout si les textes, les poèmes que j’écris sont des messages à transmettre ou une révolte à déposer, des droits à défendre ou des choses à dire… Pour faire changer la situation des femmes et les aider à s’émanciper, se libérer de ce qui les entrave et les empêche de s’épanouir dans toute leur singularité. Ouvrir la porte des possibles et retrouver leurs forces et leurs dignités !
C’est un outil puissant qui permet de raconter l’histoire des femmes. Mais aussi de renouer avec la capacité de devenir créateur de sa propre vie.
Cet espace d’expression m’apprend que nous sommes toutes semblables et uniques. Que les défis à relever et les épreuves à traverser, les peines et les chagrins au quotidien sont les mêmes pour toutes les femmes à part qu’il y a bien évidemment des différences suivant la trajectoire, le passé et la réalité de chacune d’entre elles.
Nous sommes unies par la même destinée de femme. Et c’est ensemble que nous pourrons nous relever main dans la main et prendre la place que nous méritons depuis la naissance de l’humanité !

Afro Slam : Le slam, par sa puissance orale, est un art qui interpelle et bouscule. Comment choisis-tu les sujets de tes textes et quelle est la place de l’improvisation dans ton processus créatif ?
Nora Balile : À chaque représentation, chaque scène de Poésie, je travaille énormément !
Je prends le temps de choisir les textes comme une balade où je me demande quels poèmes seraient les plus en résonance, les plus justes, les plus intéressants, les plus enjoués, les plus inattendus …
Rien n’est fixé, figé… Tout est en mouvement, je laisse aller ma voix intérieure me montrer le chemin au fil des réflexions et surtout de mes désirs. Je dirais donc que la place de l’improvisation dans mon processus créatif est bien présente. Mais avec une structure et un travail de réflexion tout aussi importants.
« La souplesse du roseau
Se plie au lever du jour
Elle danse avec le vent
Et sa tige solide et arabesque
Lui donne la splendeur de l’Orient »
Nora Balile
Afro Slam : Tu te définis comme une poétesse nomade. Comment les voyages nourrissent-ils ton écriture et ta vision du monde ? Y-at-il un lieu qui a marqué particulièrement ton parcours ?
Nora Balile : Oui, ça me plaît de me définir comme une poétesse nomade qui voyage au-delà des mers lointaines et des contrées inexplorées.
Cela ne fait pas depuis longtemps que je prends la route avec ma poésie dans mes bagages pour voyager. Mais j’aime cette idée de me dire que les mots que j’écris depuis mon salon ou la bibliothèque de quartier à Bruxelles puissent connaître un destin au-delà des frontières.
Être Nomade est pour moi cette dimension d’aller à la rencontre d’autres cultures, d’autres couleurs avec une même envie, celle de partager ce qui nous lie et nous rassemble.
Cela m’inspire beaucoup de voir des paysages différents, découvrir des espaces temps passionnants et surprenants.
Oui, j’ai eu un coup de cœur pour la ville de Marrakech au Maroc. C’est là d’ailleurs que j’ai fait mon premier événement de poésie sur la terre de mes ancêtres au Musée de la femme pour présenter mon livre ‘’Ventre étoilé’’. Moment suspendu et inoubliable ! Et j’espère en connaître plein d’autres …
Afro Slam : Tu as déclaré à propos de ton poème « Dignité » : « J’ai dû traverser la tempête de mes peurs ». Comment la poésie t’a-t-elle aidée à affronter tes propres tempêtes intérieures et que souhaites-tu transmettre à travers ce texte ?
La poésie, l’Art en général m’a toujours sauvé de toutes les tempêtes et épreuves de la vie. C’est un refuge, une île, une terre promise, un horizon, un espace où je peux être moi-même avec mon ombre et ma lumière tout en exprimant mon intériorité et la révéler au monde.
Ce texte « Dignité » est un poème sur le droit à être, d’exister, s’autoriser à vivre sans se cacher, se mentir ou se croire inférieur à l’autre…
C’est un message pour tous à se tenir debout, se relever en dehors de tous les préjugés raciaux et sexistes. Être fier de ses origines, de son histoire, de ses défaites et de ses victoires !
Afro Slam : Quels sont tes rêves pour l’avenir, tant pour tes projets artistiques que pour les causes qui te tiennent à cœur, notamment l’émancipation des femmes ?
Nora Balile : Mes rêves, j’en ai plein la tête !
Je souhaiterais écrire d’autres recueils de poésie et peut-être un livre de nouvelles et de nouvelles chansons. Faire des émissions littéraires sur la poésie, des podcasts, de la radio…
Je voudrais continuer à donner des ateliers d’écriture de slam-poésie aux femmes mais aussi pour les jeunes et tout public. De travailler avec plus d’associations et d’organisations internationales pour partager ma poésie, mon expérience et développer des projets féministes.
Contacts Nora Balile : Facebook, Instagram, Youtube